Qu'est-ce que la macroéconomie financière ? Quand l'économie rencontre les marchés

Le premier vendredi de chaque mois, à 14 h 30 à Paris, le département du Travail américain publie un seul nombre : les créations d'emplois du mois écoulé. Dans les millisecondes qui suivent, des sommes qui se comptent en centaines de milliards changent de mains. Les contrats à terme sur indices décrochent ou s'envolent, le rendement des obligations d'État se déplace de plusieurs centièmes, le dollar se renforce ou cède du terrain face à l'euro et au yen. Rien, pourtant, n'a bougé dans le monde concret depuis la veille au soir : les mêmes usines tournent, les salaires déjà versés ne le sont pas davantage, les biens en rayon portent les mêmes étiquettes. Ce qui vient de se produire est d'une autre nature. Une information sur l'économie est entrée dans le système, et le prix de presque tout ce qui s'échange s'est instantanément réajusté pour en tenir compte.

C'est dans cet écart de quelques secondes, entre une donnée et son onde de choc, que se loge la matière de ce parcours. La macroéconomie financière est l'étude de ce passage : la manière dont l'état d'une économie, et plus encore la trajectoire qu'on lui prête, se traduit en prix d'actifs ; et, réciproquement, la manière dont ces prix finissent par peser sur l'économie qui les a fait naître. Le titre de cet article en résume l'esprit. Il y a, d'un côté, l'économie, lente et tangible ; de l'autre, les marchés, rapides et abstraits ; et entre les deux, un point de rencontre permanent que tout l'enjeu est d'apprendre à lire.

L'économie d'un côté, les marchés de l'autre

On parle de l'économie et des marchés comme s'il s'agissait d'une seule et même chose, et la confusion est si répandue qu'elle mérite d'être défaite dès le départ. L'économie réelle est le domaine de la production et de l'usage : des entreprises y fabriquent des biens et rendent des services, des salariés y reçoivent un revenu qu'ils dépensent ou mettent de côté, un État y prélève l'impôt et redistribue. Elle se déploie dans le temps long des trimestres et des années, parce qu'on n'ouvre pas une usine ni ne forme une main-d'œuvre en un après-midi. On en prend la mesure par des grandeurs agrégées — la production totale, le niveau général des prix, la proportion d'actifs sans emploi — qui résument en quelques chiffres l'activité de millions d'agents.

Les marchés financiers sont d'une tout autre étoffe. On n'y échange pas des biens présents mais des droits sur l'avenir. Acheter une action, c'est acquérir une fraction des profits qu'une entreprise dégagera dans les décennies à venir ; détenir une obligation, c'est se voir promettre une suite de versements futurs ; prendre une position sur une devise, c'est faire un pari sur la valeur relative de deux économies à un horizon donné. Comme l'objet de l'échange est l'avenir, et que l'avenir se reconfigure à chaque information nouvelle, le prix de ces droits se révise en continu, à la seconde. Là où l'économie marche, les marchés courent.

De cette différence de nature découle une différence de fonction qu'il faut bien saisir, car elle commande tout le reste. Un prix de marché n'est pas un thermomètre passif ; c'est un mécanisme d'agrégation de l'information. Lorsqu'un acheteur et un vendeur s'accordent sur un cours, ils condensent dans ce chiffre unique tout ce qu'ils croient savoir, espèrent ou redoutent quant à l'avenir de l'actif. Le cours qui en résulte synthétise des milliers de jugements dispersés en une seule grandeur observable. C'est ce qui fait des marchés un objet si singulier pour le macroéconomiste : ils lui offrent, en temps réel et chiffrée, l'opinion collective sur l'économie de demain — une opinion faillible, parfois grégaire, mais toujours instructive.

Une discipline de jonction

La macroéconomie, prise pour elle-même, étudie l'économie à l'échelle de l'ensemble : ce qui détermine la richesse produite par un pays, pourquoi les prix montent plus ou moins vite, ce qui fait grossir ou refluer le chômage, comment la monnaie circule et à quel prix on emprunte. Elle raisonne sur des masses — la consommation des ménages, l'investissement des entreprises, les dépenses de l'État, les échanges avec le reste du monde — et sur les institutions qui les orchestrent, au premier rang desquelles la banque centrale. C'est la science de la forêt plutôt que de l'arbre : elle se désintéresse de savoir pourquoi tel ménage a acheté telle voiture, pour ne retenir que le mouvement d'ensemble de la dépense.

Cette science existe depuis près d'un siècle, mais l'idée de la brancher directement sur le prix des actifs est plus récente et moins évidente qu'il n'y paraît. Longtemps, la pensée économique a tenu la monnaie et la finance pour un voile posé sur l'économie réelle : un rouage commode, neutre à long terme, qui n'altérait pas le fond des choses. Il a fallu les bouleversements du XXe siècle pour défaire cette séparation :

  • Keynes, dans les années trente, a placé les anticipations et la psychologie des investisseurs — ses fameux « esprits animaux » — au cœur de la détermination de l'investissement, et donc de l'activité.
  • Les monétaristes, Milton Friedman en tête, ont rappelé qu'une création de monnaie excessive finissait toujours par se payer en inflation.
  • La révolution des anticipations rationnelles, dans les années soixante-dix, a montré qu'on ne pouvait pas raisonner sur une économie sans supposer que ses agents anticipent la politique qu'on s'apprête à mener et s'y adaptent par avance.
  • L'hypothèse d'efficience des marchés, au même moment, affirmait que les cours incorporent déjà toute l'information disponible.

De la rencontre de ces courants est née la manière contemporaine de relier la macro aux marchés : des banques centrales qui pilotent l'économie en visant une cible d'inflation, et des marchés qui passent leur temps à anticiper la réaction de ces banques centrales. La macroéconomie financière est l'héritière de cette histoire.

Délimiter son périmètre revient à tracer deux frontières. D'un côté, elle se distingue de la macroéconomie pure, qui peut se contenter d'expliquer la croissance ou l'inflation sans jamais se demander ce qu'en feront les marchés ; la macroéconomie financière, elle, ne perd jamais cette question de vue. De l'autre, elle se sépare de l'analyse financière d'entreprise, qui dissèque un bilan ou valorise une société en particulier : son objet n'est pas tel titre, mais le décor commun — taux, inflation, cycle, liquidité — dans lequel tous les titres sont valorisés à la fois. Entre la macro qui ignore les marchés et la finance qui ignore la macro, elle occupe le trait d'union ; et ce trait d'union, on va le voir, se parcourt dans les deux sens.

Pourquoi un chiffre d'inflation vaut des milliards

Comment une simple statistique peut-elle faire bouger des milliards en quelques secondes ? Pour le comprendre, il faut d'abord savoir comment se fixe le prix d'un actif financier — une action, une obligation. L'idée tient en une phrase : le prix d'un actif, c'est la somme des revenus qu'on espère en tirer plus tard, ramenée à ce qu'elle vaut aujourd'hui.

Deux éléments suffisent à ce calcul :

  • Les revenus futurs attendus : ce qu'on espère encaisser dans les années à venir — les bénéfices d'une entreprise, les intérêts d'une obligation, les loyers d'un immeuble.
  • Le taux d'actualisation : le « taux de conversion » qui transforme ces sommes futures en valeur d'aujourd'hui.

Pourquoi faut-il convertir, au lieu de prendre les sommes futures telles quelles ? Parce qu'un euro reçu plus tard vaut moins qu'un euro reçu tout de suite. Et cela pour trois raisons concrètes :

  • Le placement. L'euro qu'on a déjà en poche, on peut le placer aujourd'hui et le faire fructifier ; celui qu'on ne touchera que dans dix ans nous prive, entre-temps, de tous ces intérêts. Attendre a un coût.
  • L'inflation. Avec le temps, les prix montent. 100 € permettront d'acheter moins de choses dans dix ans qu'aujourd'hui : la même somme, reçue plus tard, a un pouvoir d'achat plus faible.
  • L'incertitude. Une promesse lointaine peut ne pas être tenue — l'entreprise fait faillite, l'emprunteur ne rembourse pas. L'argent qu'on a déjà en main, lui, est sûr.

Plus l'échéance est lointaine, plus ces trois forces jouent, et plus la promesse perd de sa valeur d'aujourd'hui. Convertir, c'est précisément en tenir compte.

Le plus simple est d'imaginer une fraction : les revenus futurs en haut, le taux d'actualisation en bas.

  • Tout ce qui fait monter le haut (de meilleurs profits attendus) fait monter le prix.
  • Tout ce qui fait monter le bas (des taux plus élevés) fait baisser le prix.

Voilà les deux leviers. Et l'économie agit justement sur les deux.

Le haut de la fraction — les revenus — dépend de la santé de l'économie. Quand l'activité est forte, les entreprises vendent davantage, les profits grimpent, les défauts de paiement se raréfient ; une récession produit l'inverse. Un bon chiffre de croissance, c'est donc le haut de la fraction qui s'apprécie.

Le bas de la fraction — le taux — dépend surtout des taux d'intérêt et de l'inflation. Or les taux d'intérêt sont largement pilotés par la banque centrale. Quand elle les relève pour calmer l'inflation, le bas de la fraction grossit, et le prix des actifs baisse mécaniquement.

Un exemple chiffré rend tout cela concret. Quelqu'un vous promet 100 € dans un an. Combien accepteriez-vous de payer aujourd'hui pour cette promesse ?

Sûrement pas 100 €. Car 100 € que vous avez déjà en main, vous pouvez les placer : à un taux sans risque de 4 %, ils deviennent 104 € en un an. Donner 100 € aujourd'hui pour n'en récupérer que 100 dans un an serait donc une mauvaise affaire. Le juste prix, c'est la somme qui, placée à ce taux, redonne exactement 100 € au bout d'un an.

  • À 4 %, cette somme est d'environ 96 € : placés à 4 %, 96 € deviennent 100 € en un an. La promesse vaut donc ~96 €, et non 100.
  • À 8 %, il ne faut plus que 93 € pour aboutir aux mêmes 100 €. La même promesse ne vaut soudain plus que ~93 €.

On n'a rien changé à ce qu'on touchera — toujours 100 € — : seul le taux a bougé, et la valeur d'aujourd'hui a baissé. Sur un an, l'écart paraît minime, à peine 3 €. Mais il enfle vite avec le temps, car le taux s'applique chaque année, en s'ajoutant à lui-même. La même promesse de 100 € dans trente ans vaut environ 31 € à 4 %… mais à peine 10 € à 8 % : en passant d'un taux à l'autre, sa valeur d'aujourd'hui est divisée par trois. C'est pour cela qu'une hausse de taux en apparence minuscule peut effacer des milliards sur les actifs dont les revenus sont les plus lointains.

Un dernier point sur ce taux : il ne se résume pas au rendement sans risque. Personne ne prend un risque gratuitement. Pour accepter un avenir incertain, les investisseurs exigent un rendement supérieur à celui d'un placement sûr — ce supplément s'appelle la prime de risque, et il vient s'ajouter au taux, donc au bas de la fraction. Plus l'avenir paraît menaçant, plus la prime est élevée : lors d'une récession ou d'une crise, elle grimpe, alourdit le bas de la fraction et fait donc baisser les prix. Un coup dur économique frappe ainsi deux fois les actifs risqués : il réduit les revenus espérés (le haut diminue) et il renchérit le prix du risque (le bas augmente). Deux coups, dans le même sens : vers le bas.

À retenir — Prix d'un actif ≈ revenus futurs attendus, en haut d'une fraction, divisés par le taux d'actualisation, en bas. L'économie agit sur les deux à la fois : presque tout prix d'actif est, sans le dire, un double pari — sur la croissance et sur les taux.

C'est ce qui rend le sujet subtil : une même nouvelle peut améliorer les profits attendus (le haut monte) tout en poussant les taux à la hausse (le bas monte aussi). Les deux effets se contrarient, et le résultat final sur le prix n'a rien d'évident. Voilà pourquoi cette mécanique déroute souvent les débutants — et pourquoi elle est si féconde une fois comprise.

Tous les actifs ne réagissent pas avec la même force. Tout dépend du moment où l'on encaisse ses revenus : plus ils sont lointains, plus leur valeur d'aujourd'hui est bousculée par le moindre mouvement de taux — exactement comme dans l'exemple des 100 €, où un point de taux pesait bien plus lourd sur trente ans que sur un an. Les financiers ont un mot pour cette sensibilité : la duration. Voyez-la comme la « prise au vent » d'un actif face aux taux : plus ses revenus sont éloignés, plus la prise est grande.

Elle se laisse même approcher par un chiffre. Exprimée en années, la duration donne en gros le pourcentage de valeur qu'un titre perd quand les taux montent d'un point. Avant de l'illustrer, un mot sur deux termes qui vont servir. Une obligation est un prêt : en l'achetant, vous prêtez votre argent à un État ou à une entreprise, qui s'engage à vous verser des intérêts pendant une durée fixée, puis à vous rembourser la somme prêtée à l'échéance — dans 2 ans, 10 ans, 30 ans… C'est donc un actif dont on connaît d'avance le calendrier des versements, ce qui en fait l'exemple idéal pour parler de duration.

  • Une obligation à 2 ans a une duration proche de 2 : une hausse des taux d'un point ne lui coûte qu'environ 2 % de sa valeur.
  • Une obligation à 30 ans a une duration bien plus élevée — de l'ordre de 20 si elle verse de gros intérêts en chemin, et jusqu'à 30 si elle ne paie rien avant l'échéance : la même hausse d'un point lui coûte alors 20 à 30 %, soit dix fois plus, voire davantage.

L'écart entre ces deux dernières valeurs n'est pas un détail : la duration ne se confond pas tout à fait avec l'échéance. À durée égale, plus une obligation verse tôt, plus sa duration est courte — car c'est le moment où l'argent revient, et non la seule date de remboursement, qui compte.

La même intuition s'étend aux actions, mais de façon seulement qualitative. Détenir une action, c'est posséder une petite part d'une entreprise, et donc un droit sur ses bénéfices futurs ; le dividende est la fraction de ces bénéfices qu'elle reverse chaque année à ses actionnaires — le revenu que rapporte l'action tant qu'on la garde. Une action de croissance, qui réinvestit tout aujourd'hui et promet ses gros profits pour un avenir lointain, réagit beaucoup plus fortement à une hausse des taux qu'une entreprise mûre versant déjà des dividendes réguliers. Une réserve, toutefois : sur une action, les revenus ne sont ni fixes ni datés à l'avance, si bien qu'on ne peut pas lui attribuer un chiffre de duration aussi net que sur une obligation. Ici, « duration élevée » veut simplement dire « très sensible aux taux, parce que l'essentiel est attendu plus tard » — une image juste, pas une mesure exacte.

L'année 2022 en a donné une démonstration brutale. Pour casser une inflation revenue à un sommet inconnu depuis quarante ans, la banque centrale américaine a relevé son taux directeur de près de 0 % à plus de 5 % en quelques mois — le resserrement le plus rapide depuis le début des années quatre-vingt. Les actifs les plus sensibles à la duration — valeurs technologiques aux profits lointains, obligations longues, actifs spéculatifs sans revenu — ont été les plus durement frappés. Non parce que l'économie réelle s'était effondrée, mais parce que le taux qui actualise leur avenir avait changé du tout au tout : le haut de la fraction tenait encore, c'est le bas qui a tout emporté.

Pour visualiser ce choc d'un seul coup d'œil, on utilise la courbe des taux. Le principe est simple : pour chaque durée de prêt — un mois, deux ans, dix ans, trente ans — on note le taux que le marché exige aujourd'hui pour prêter à l'État sur cette durée, puis on relie les points. On obtient une courbe qui résume, en une ligne, le prix de l'argent à toutes les échéances. La comparer entre le début et la fin de 2022 montre l'ampleur du choc en une seule image.

Rendement des emprunts d'État américains selon leur durée (1 mois à 30 ans), au 3 janvier 2022 et au 30 décembre 2022 : en un an, toute la courbe s'est déplacée vers le haut de plusieurs points (le bond du taux d'actualisation), et fin 2022 le rendement à 2 ans dépasse celui à 10 ans (courbe inversée).

Chaque courbe relie le taux exigé pour prêter à l'État américain selon la durée du prêt, d'un mois à trente ans. En un an, toute la ligne est montée de plusieurs points : c'est ce bond du taux d'actualisation — le « bas de la fraction » — , et non une chute des profits, qui a frappé les actifs aux revenus les plus lointains. Un détail mérite l'œil : normalement, prêter plus longtemps rapporte davantage, et la courbe monte de gauche à droite ; mais fin 2022, le taux à 2 ans dépassait le taux à 10 ans — la courbe s'était « inversée ». Cette situation rare, où un prêt court rapporte plus qu'un prêt long, passe d'ordinaire pour un signal de récession à venir.

Le marché cote l'écart, pas le niveau

Une fois admis que les prix escomptent l'avenir, une conséquence en découle, qui déconcerte presque tous ceux qui débutent et que l'on ne répétera jamais assez. Les marchés ne réagissent pas au niveau d'un chiffre, mais à son écart par rapport à ce qui était attendu. Une entreprise peut publier des bénéfices en hausse spectaculaire et voir son cours plonger dans la foulée, simplement parce que le marché espérait mieux encore et avait, des semaines durant, acheté le titre dans cette attente. La bonne nouvelle était déjà dans le prix ; seule la déception ne l'était pas. Ce qui se négocie, à l'instant de la publication, n'est pas la nouvelle elle-même mais la distance entre la nouvelle et son anticipation.

Les professionnels donnent un nom à cette anticipation : le consensus, moyenne des prévisions que le marché a formées avant l'échéance et autour de laquelle il s'est positionné. Si la donnée tombe conforme au consensus, les cours bougent à peine, car l'essentiel avait déjà été escompté ; si elle le dépasse ou le déçoit, ils se réajustent d'autant plus vivement que la surprise est grande. C'est l'idée derrière le vieil adage des salles de marché : on achète la rumeur, on vend la nouvelle — le temps que l'événement attendu se réalise, ceux qui l'avaient anticipé ont déjà pris leurs bénéfices. Ce n'est pas une loi, plutôt une tendance conditionnelle : l'effet ne joue que lorsque le marché s'était fortement positionné dans le sens de la rumeur, et il s'inverse régulièrement quand la nouvelle surprend au-delà de ce qui était déjà dans les cours. La leçon de fond, elle, tient toujours : ce que tout le monde sait déjà ne se gagne plus. Une récession largement annoncée est, pour une bonne part, intégrée aux cours bien avant de paraître dans les statistiques, et ce sont les nouvelles qui dévient du scénario admis, non celles qui le confirment, qui font l'histoire boursière.

Il faut d'ailleurs préciser ce que le marché anticipe au juste, car ce n'est pas un point mais une trajectoire entière. À tout instant, les cours incorporent un chemin attendu : non pas le taux directeur d'aujourd'hui, mais la suite des taux que la banque centrale est censée pratiquer dans les mois et les années à venir, telle qu'on peut la lire dans les contrats à terme — ces instruments où s'échangent, dès aujourd'hui, des paris chiffrés sur les taux de demain. Une déclaration, un communiqué, un chiffre d'inflation ne déplacent les marchés que dans la mesure où ils modifient ce chemin anticipé. Et comme ce chemin dépend des décisions futures de la banque centrale, laquelle décide en fonction de l'économie tout en observant les marchés pour jauger l'effet de sa propre politique, s'installe un jeu de miroirs où chacun s'efforce de devancer l'autre : la banque centrale surveille des marchés qui ne font que tenter de la deviner. La fin de l'année 2023 en a donné une illustration nette. Avant même que l'institution n'eût baissé le moindre taux, les marchés, pariant sur un assouplissement prochain, ont fait reculer les rendements et bondir les actions avec une telle ampleur que les conditions de financement se sont détendues d'elles-mêmes, au risque de raviver l'inflation que le resserrement était censé éteindre. L'anticipation de la politique produisait déjà les effets de la politique.

Le miroir agit sur ce qu'il reflète

On serait tenté de s'arrêter là et de tenir les marchés pour le reflet, fidèle ou déformé, d'une économie qui suivrait son cours indépendamment d'eux. Ce serait manquer la moitié du tableau. Les prix d'actifs ne se contentent pas d'enregistrer l'économie ; ils agissent sur elle en retour, et c'est cette boucle qui fait de la macroéconomie financière autre chose qu'une simple lecture de baromètre. Cette rétroaction emprunte trois grands canaux :

  • Le patrimoine. Quand la Bourse et l'immobilier montent durablement, les ménages qui les détiennent se sentent plus riches et desserrent les cordons de la bourse ; quand ces marchés chutent, ils referment leur portefeuille.
  • Le crédit. Dès lors que les taux et les primes exigées par les prêteurs s'élèvent, emprunter coûte plus cher, des projets d'investissement sont reportés, des achats immobiliers renoncés, et l'activité ralentit sans qu'aucune décision publique n'ait été prise pour cela.
  • Le change. Une monnaie qui s'apprécie pèse sur les exportateurs et importe de la désinflation, tandis qu'une monnaie qui faiblit fait l'inverse.

L'ensemble de ces forces — niveau des actions, coût et disponibilité du crédit, taux de change, mais aussi taux longs et tensions sur les financements — forme ce qu'on nomme les conditions financières, et l'on dispose aujourd'hui d'indices qui cherchent à les résumer d'un seul chiffre, tant elles commandent l'élan de l'économie réelle.

Cette rétroaction a une implication que les débutants soupçonnent rarement : une banque centrale ne pilote pas l'économie directement, mais à travers les marchés. Elle ne fixe, à proprement parler, qu'un taux à très court terme ; tout le reste — le rendement à dix ans qui sert de référence aux crédits immobiliers, les conditions auxquelles les entreprises se financent, le niveau des Bourses — est déterminé par les marchés, en fonction de ce qu'ils anticipent de la politique future. On résume parfois cette réalité d'une formule : ce n'est pas la banque centrale qui fixe votre taux immobilier, c'est le marché obligataire. Le resserrement de 2022 et 2023 n'a produit ses effets qu'en passant par ce relais ; et lorsque, fin 2023, les marchés ont desserré les conditions de financement plus vite que l'institution ne le souhaitait, celle-ci s'est trouvée contrariée par le miroir même dans lequel elle cherchait à agir.

Ce que la macro permet, et ce qu'elle interdit d'espérer

Une présentation honnête de la discipline doit dire aussitôt ses limites, faute de quoi elle promettrait ce qu'elle ne peut tenir. Comprendre comment l'économie meut les marchés ne confère aucun pouvoir de prédiction à court terme, et c'est même le contraire qui est vrai : plus une relation macroéconomique est connue et admise, moins elle se laisse exploiter, puisque les marchés l'ont déjà incorporée à leurs prix. La macroéconomie financière éclaire le décor ; elle ne souffle pas la réplique.

Les années récentes l'ont rappelé avec une cruauté salutaire, en démentant plusieurs régularités que l'on croyait gravées dans le marbre :

  • L'inversion de la courbe des taux — quand emprunter à court terme coûte plus cher qu'à long terme — passe depuis des décennies pour le présage le plus fiable d'une récession ; elle s'est inversée durablement à partir de 2022, et la récession qu'annonçaient tant de commentateurs n'est pas venue aux échéances habituelles.
  • L'alliance entre actions et obligations, sur laquelle repose le classique portefeuille équilibré, est censée amortir les chocs : quand les unes baissent, les autres montent d'ordinaire et compensent. En 2022, les deux ont chuté de concert, parce que c'était l'inflation et la remontée des taux qui les frappaient simultanément, et le portefeuille réputé prudent a connu l'une de ses pires années en un siècle.

Ces démentis ne sont pas des accidents à oublier : ils enseignent que les régularités macroéconomiques sont des tendances historiques, sensibles au régime, et non des lois mécaniques.

Il y a à cela une raison plus profonde, propre aux marchés et étrangère aux sciences de la nature. Une planète ne modifie pas sa trajectoire parce que les astronomes l'ont prédite ; un marché, lui, change de comportement dès qu'une régularité est repérée et exploitée par un nombre suffisant d'acteurs. La croyance collective dans un scénario déplace les prix et, ce faisant, défait le scénario ou en précipite un autre. Cette réflexivité — le fait que les anticipations agissent sur la réalité qu'elles anticipent — interdit de traiter une prévision macroéconomique comme on traiterait une prévision météorologique. Elle explique du même coup pourquoi tant de prévisions, même rigoureuses, se révèlent fausses, et pourquoi vouloir entrer et sortir des marchés au gré de ses vues — la tentation du market timing — appauvrit plus sûrement les patrimoines qu'elle ne les enrichit.

À quoi bon, dès lors ? À beaucoup, pourvu qu'on attende de la macro ce qu'elle peut donner. Elle ne sert pas à deviner le prochain mouvement, mais à savoir dans quel monde l'on investit : un régime d'inflation forte ou faible, de taux montants ou descendants, d'expansion ou de contraction, n'appelle ni les mêmes actifs ni les mêmes risques. Elle apprend à reconnaître, dans une nouvelle, ce qui était déjà attendu et ce qui surprend vraiment. Elle aide surtout à ne pas céder à la panique ou à l'euphorie au pire moment, ce qui, sur la durée d'une vie d'épargnant, vaut bien des prévisions. La bonne posture n'est pas de parier sur un scénario unique, mais de bâtir un portefeuille qui résiste à plusieurs ; et il arrive souvent que la réponse la plus avisée à une prévision macroéconomique, fût-elle convaincante, soit de ne rien changer du tout.

La carte du parcours

Il reste à situer cet article dans le voyage qu'il ouvre. Tout ce qu'on vient d'esquisser à grands traits sera repris, décomposé et illustré au fil des modules, selon une progression qui va du plus élémentaire au plus complet :

  1. Les briques : la croissance et la richesse qu'on mesure par le produit intérieur brut, la monnaie et la façon dont elle est créée, l'inflation et les anticipations qui la nourrissent, le taux d'intérêt enfin, ce prix de l'argent qui relie tous les autres.
  2. La dynamique : le cycle économique et sa respiration, le marché du travail dont les tensions commandent les salaires, les indicateurs que les investisseurs scrutent et les banques centrales dont il faut décrypter chaque mot.
  3. La macro reliée aux marchés : la dette des États et son poids sur les taux, la dimension internationale et la circulation de la liquidité mondiale, les crises financières et la mécanique du crédit qui les engendre, et pour finir la manière dont les grands régimes économiques commandent l'allocation d'un portefeuille.
  4. La pratique, enfin, avec un tableau de bord d'analyste et quelques outils pour automatiser la veille.

Pour que rien de tout cela ne demeure abstrait, un même épisode servira de fil conducteur d'un bout à l'autre : la séquence qui va du choc de la pandémie, en 2020, à l'atterrissage en douceur de 2024-2025. On y retrouvera, condensés en cinq ans, à peu près tous les phénomènes que la discipline étudie : l'effondrement puis le rebond de l'activité, le retour d'une inflation qu'on croyait disparue, le resserrement monétaire le plus brutal d'une génération, la désinflation qui a suivi, et ces marchés qui se sont trompés autant qu'ils ont vu juste. Chaque concept sera ancré, le moment venu, dans un épisode précis de cette histoire ; et l'on a déjà entrevu pourquoi cette période fait un cas d'école si précieux : parce qu'elle a, mieux qu'aucune leçon théorique, mis nos certitudes en défaut.

L'essentiel, pour l'heure, tient en une phrase qu'il suffit d'emporter : un prix d'actif est une opinion sur l'avenir de l'économie, révisée sans cesse à mesure que cet avenir se précise, et capable en retour de modifier le présent. Tout le reste — la croissance, la monnaie, l'inflation, les taux, les banques centrales — n'est qu'une manière d'instruire cette opinion. Le chapitre suivant part de là pour répondre à la question qui s'impose naturellement : si les marchés escomptent déjà l'économie, pourquoi un investisseur a-t-il malgré tout besoin de la comprendre ? La réponse, on le verra, n'a rien d'évident.

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