17. Climat et macroéconomie : risque physique, transition et croissance potentielle
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Mai 2023, Californie. Le plus gros assureur habitation de l'État, State Farm, annonce qu'il cesse d'écrire de nouvelles polices. En mars 2024, il va plus loin : il ne renouvellera pas environ 72 000 contrats — maisons, immeubles, commerces. Le motif, laconique, tient en un mot : le risque. Incendies, coûts de reconstruction, réassurance devenue prohibitive. Là où l'assurance se retire, le risque climatique cesse d'être une abstraction lointaine : il devient un prix — ou, pire, l'absence de tout marché.
C'est le meilleur point d'entrée dans ce chapitre, parce qu'il fait ce que la finance sait faire de mieux : traduire un risque en argent. Et c'est exactement ce qu'un gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney, avait annoncé dès le 29 septembre 2015, dans un discours fondateur prononcé chez les assureurs de la Lloyd's de Londres. Son titre : « Briser la tragédie de l'horizon ». Sa thèse, glaçante de lucidité : « les impacts catastrophiques du changement climatique seront ressentis au-delà des horizons traditionnels de la plupart des acteurs — imposant un coût aux générations futures que la génération présente n'a aucune incitation directe à corriger ». Le cycle économique se compte en années, le cycle politique en mandats, l'horizon d'une banque centrale en une décennie ; le climat, lui, se déploie sur des siècles. Et Carney conclut : « une fois que le changement climatique sera devenu un enjeu déterminant pour la stabilité financière, il pourrait déjà être trop tard ».
Ce chapitre, balisé « avancé », traite le climat non comme une cause morale, mais comme ce qu'il est pour un investisseur : une variable macroéconomique dure. Du capital détruit, des primes qui explosent, une inflation nouvelle, des actifs qui pourraient s'échouer. Sa place dans ce module n'a rien d'un détour : après les bras (chapitre 14) et la productivité (chapitre 12), le climat est le troisième facteur qui déplace la croissance potentielle du chapitre 15 — en détruisant du capital, en détournant l'investissement vers l'adaptation, en rendant certaines capacités inutilisables. Et, conformément à la règle de cette série — suivre les faits, même à contre-courant —, nous distinguerons soigneusement ce qui est solidement établi de ce qui est incertain, exagéré, ou même, comme nous le verrons, purement et simplement rétracté.
Repères — Niveau : Avancé · Prérequis : chapitre 15
À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- distinguer les trois risques climatiques — physique, de transition, et celui qu'on oublie toujours : la responsabilité ;
- pourquoi les estimations du coût macroéconomique varient d'un facteur dix, et comment les manier ;
- par où le climat entre déjà dans les prix : primes d'assurance, inflation, actifs échoués.
Trois risques, pas deux
Première correction, et elle est de taille. La presse résume toujours le risque climatique en deux catégories : physique et de transition. Carney, lui, en distingue trois, et la troisième est presque toujours oubliée. Le risque physique, d'abord : les dommages directs des événements climatiques — inondations, tempêtes, sécheresses — qui détruisent le capital et perturbent l'activité. Le risque de transition, ensuite : les actifs que dévaloriserait le passage à une économie bas-carbone, quand un changement de politique, de technologie ou de sentiment de marché force à réévaluer d'un coup des secteurs entiers. Et le troisième, le grand oublié : le risque de responsabilité — les plaintes que déposeraient, demain, ceux qui ont subi un dommage climatique contre ceux qu'ils jugent responsables. « De telles plaintes pourraient survenir dans des décennies, écrit Carney, mais ont le potentiel de frapper le plus durement les extracteurs et émetteurs de carbone — et, s'ils sont assurés, leurs assureurs. » Un procès pour le climat peut faire, à un bilan, ce qu'un ouragan fait à une maison.

Trois canaux, pas deux : le risque de responsabilité — les procès climatiques — est le grand absent des analyses courantes.
Le fait physique, et sa facture
Commençons par ce qui n'est pas discutable. La température moyenne de la planète monte, et le rythme s'accélère.

2024 fut l'année la plus chaude jamais mesurée, à +1,28 °C par rapport à la moyenne 1951-1980. Attention à la référence : rapportée au préindustriel, cette anomalie approche +1,58 °C — au-delà du seuil de 1,5 °C de l'accord de Paris pour cette seule année.
Une mise en garde de méthode, car les chiffres climatiques sont un champ de mines de mauvaises comparaisons. Les données de la NASA que trace la figure sont mesurées par rapport à la moyenne 1951-1980. Or les fameux « +1,5 °C » de l'accord de Paris se comptent par rapport au préindustriel (1850-1900), une période plus froide d'environ 0,3 °C. L'année 2024, à +1,28 °C sur la base de la NASA, valait donc environ +1,58 °C par rapport au préindustriel selon l'Organisation météorologique mondiale et Copernicus — la première année civile au-dessus de 1,5 °C. (Le seuil de Paris se juge sur une moyenne d'une vingtaine d'années, pas sur une année isolée ; mais le signal est sans ambiguïté.)
Ce réchauffement a déjà une facture, et elle grimpe. Les pertes assurées des catastrophes naturelles, corrigées de l'inflation, ont atteint environ 137 milliards de dollars en 2024 — la cinquième année consécutive au-dessus de 100 milliards, selon le Swiss Re Institute.

Une multiplication par plus de dix en une génération. Carney le notait déjà en 2015 : depuis les années 1980, le nombre d'événements climatiques dommageables a triplé, et les pertes assurées sont passées d'environ 10 à 50 milliards par an. Elles ont encore doublé depuis.
Le retrait de State Farm est la conséquence logique de cette courbe : quand le risque devient trop cher à porter, l'assureur s'en va, et des régions entières basculent dans l'inassurable. C'est le premier canal, le plus concret, par lequel le climat entre dans une économie — non par un débat, mais par une prime qui grimpe ou un contrat qu'on ne renouvelle pas.
Combien ça coûte, vraiment ? (Et pourquoi personne ne le sait)
Voici où la rigueur impose de ralentir. Sur le fait du réchauffement et sa facture assurantielle, les données sont solides. Mais dès qu'on demande « de combien le climat va-t-il réduire le PIB mondial ? », on entre dans un terrain marécageux où les meilleurs esprits se divisent d'un facteur dix — et où une prudence extrême est de mise. L'outil de référence s'appelle une fonction de dommage : une équation qui relie la hausse de température à la perte de production. Le plus célèbre de ces modèles, DICE, a valu à son auteur William Nordhaus le prix Nobel d'économie en 2018 ; Nordhaus y estime les dommages à 2,1 % du revenu mondial pour +3 °C, et 8,5 % pour +6 °C, et en tire un « coût social du carbone » d'environ 31 dollars la tonne de CO₂. Détail qui devrait alerter : la trajectoire que son modèle juge économiquement optimale culmine à environ 3,5 °C en 2100 — un monde que les climatologues décrivent comme profondément dégradé, et très au-delà des 1,5 à 2 °C de Paris. L'« optimum » de l'économiste et la cible du climatologue ne sont pas au même endroit.
Ce résultat dépend de façon décisive de deux hypothèses, et c'est là que le débat fait rage. La première est le taux d'actualisation — le prix qu'on accorde au futur. Nicholas Stern, dans son fameux rapport de 2006, utilisait un taux très bas ; Nordhaus, un taux proche des marchés, de 4 à 4,5 %. Or Nordhaus l'a lui-même démontré : avec le taux de Stern, le prix optimal du carbone est multiplié par dix et l'action devient urgente ; avec le sien, elle reste graduelle. Un paramètre technique, invisible au grand public, décide de tout.

Le même dommage, futur et certain, vaut huit fois moins avec le taux de Nordhaus qu'avec celui de Stern. Tout le désaccord sur l'urgence tient dans cet écart.
La seconde hypothèse est la forme de la fonction de dommage au-delà de 3 °C — que Nordhaus lui-même qualifie de simple « valeur de remplacement », faute de données. Ses critiques ne s'en privent pas : l'économiste Steve Keen lui reproche d'avoir supposé que 87 % du PIB, parce qu'il se fait « à l'intérieur », serait peu affecté ; Simon Dietz et Nicholas Stern montrent qu'avec les coefficients standard, il faudrait un réchauffement invraisemblable « de l'ordre de 18 °C pour réduire la production mondiale de moitié ». Et Robert Pindyck, du MIT, tranche : ces modèles « ont des défauts cruciaux qui les rendent presque inutiles comme outils d'analyse » et « créent une illusion de savoir et de précision ».
Rien n'illustre mieux cette fragilité qu'un épisode survenu pendant l'écriture de ce chapitre. En avril 2024, une étude publiée dans Nature par Maximilian Kotz et ses co-auteurs faisait le tour du monde : le changement climatique engagerait l'économie mondiale vers une réduction de revenu de 19 % d'ici 2049, soit 38 000 milliards de dollars de dommages annuels. Le chiffre a nourri d'innombrables articles. Il y avait pourtant deux pièges dès l'origine : ces 19 % étaient une baisse de niveau par rapport à un monde sans climat, pas une contraction absolue (l'économie continue de croître) ; et l'horizon était 2049, pas 2100. Mais surtout — et c'est le fait à retenir — cet article a été rétracté par Nature en décembre 2025. Les trois auteurs eux-mêmes ont reconnu que le retrait des données erronées d'un seul pays, l'Ouzbékistan, changeait tellement les résultats qu'aucune correction ne suffisait — les anomalies avaient été documentées quelques mois plus tôt dans la même revue. Le chiffre le plus cité de la macroéconomie du climat s'est effondré sur une erreur de base de données. Voilà pourquoi il faut manier ces estimations avec des pincettes, et se défier de tout chiffre unique asséné avec assurance.

Des chiffres qui ne se comparent même pas terme à terme — horizons et références différents. C'est justement là le problème : quiconque vous vend une décimale vous vend du vent.
Que reste-t-il, alors, de solide ? Un ordre de grandeur, et une fourchette large. Des travaux non rétractés — comme ceux de Marshall Burke, Solomon Hsiang et Edward Miguel (2015) — situent la perte de revenu mondial autour de 23 % d'ici 2100 sous un réchauffement non maîtrisé. Les scénarios du réseau des banques centrales pour le verdissement (NGFS) vont jusqu'à environ 30 % de perte de PIB d'ici 2100 dans un monde de politiques inchangées. Et le GIEC, prudent, refuse d'avancer un chiffre unique, jugeant même ses propres estimations agrégées probablement sous-évaluées, faute de savoir chiffrer les points de bascule. La vérité honnête tient en une phrase : le coût est réel, probablement grand, mais son ampleur reste incertaine d'un facteur dix. Quiconque vous vend une décimale vous vend du vent.
L'inflation et les actifs échoués
Descendons du siècle au trimestre : deux canaux, plus près du portefeuille. Le premier, c'est l'inflation climatique. En mars 2022, Isabel Schnabel, du directoire de la BCE, a forgé trois mots pour la décrire. La climateflation : le coût direct des catastrophes, qui pousse les prix à la hausse à mesure que les récoltes brûlent et que les chaînes se rompent. La fossilflation : le prix payé pour notre dépendance persistante aux énergies fossiles, responsable de l'essentiel du choc inflationniste de 2021-2022. Et la greenflation, plus subtile : la transition elle-même, gourmande en cuivre, en lithium, en cobalt, fait grimper le prix de ces métaux. Le climat n'est plus une affaire de long terme abstraite ; il est déjà dans l'indice des prix.
Le second canal, c'est le risque de transition incarné : les actifs échoués. Le raisonnement, popularisé par le think tank Carbon Tracker, est implacable. Pour garder une chance de rester sous 2 °C, l'humanité ne peut brûler qu'une fraction des réserves fossiles connues — de l'ordre de 20 %. Le reste est, littéralement, du « carbone imbrûlable ». Christophe McGlade et Paul Ekins l'ont chiffré dans Nature en 2015 : il faudrait laisser sous terre « un tiers des réserves de pétrole, la moitié de celles de gaz et plus de 80 % de celles de charbon ». Or ces réserves figurent aujourd'hui, à pleine valeur, dans le bilan des compagnies et les portefeuilles qui les détiennent. Le jour où le marché prendra ce fait au sérieux, la perte de richesse pourrait atteindre, selon les travaux de Jean-François Mercure et de ses co-auteurs (2018), 1 000 à 4 000 milliards de dollars. Un actif échoué est une réserve qu'on a payée mais qu'on ne pourra jamais vendre.

Ces réserves « imbrûlables » figurent pourtant à pleine valeur dans les bilans. Le jour où le marché en tiendra compte, c'est de 1 000 à 4 000 milliards de richesse qui s'évaporent.
La transition n'est plus chère — elle est bon marché
Il serait malhonnête, pourtant, de ne peindre que le risque. Car le fait le plus important de la dernière décennie, celui qui change tout, est une bonne nouvelle — et elle aussi est à contre-courant du récit convenu d'une transition ruineuse.

En treize ans, le coût du solaire a chuté de 90 %, celui de l'éolien terrestre de 70 %, celui des batteries de 93 %. Ce qui était le mode de production le plus cher est devenu, dans la plupart du monde, le moins cher.
Les chiffres de l'IRENA sont spectaculaires. Le coût moyen de l'électricité solaire est passé de 460 à 44 dollars le mégawattheure entre 2010 et 2023 — une baisse de 90 %. L'éolien terrestre a reculé de 70 %, les batteries lithium-ion de 93 % depuis 2010. Ces courbes d'apprentissage, régulières comme une loi de Moore, ont fait basculer l'économie de l'énergie : le renouvelable, longtemps subventionné parce que cher, est désormais dans la plupart des régions le moyen le moins coûteux de produire un kilowattheure. Le risque de transition a un jumeau qu'on oublie : l'opportunité de transition. Pour chaque actif fossile qui s'échoue, une capacité renouvelable se construit — et celui qui l'a financée à temps y aura gagné.
Le canal qui intéresse le macroéconomiste : la croissance potentielle
Reste à tenir la promesse du titre, et c'est la partie la moins spectaculaire — mais la seule qui relie le climat au reste de ce module. Le chapitre 15 a défini la croissance potentielle comme la somme de ce que l'économie gagne en bras et de ce que chaque bras produit. Le climat agit sur les deux, plus un troisième terme, et par trois canaux distincts qu'il faut ne pas confondre.
Le stock de capital, d'abord. Une catastrophe ne détruit pas un flux : elle détruit des usines, des routes, des logements — le capital accumulé sur lequel repose la production potentielle. Le chapitre 9 a montré le biais comptable qui en résulte : le PIB enregistre la reconstruction et ne déduit jamais la destruction, si bien qu'un ouragan gonfle la croissance mesurée tout en appauvrissant le pays. Les 137 milliards de dollars de pertes assurées de 2024 ne sont d'ailleurs que la partie couverte : les pertes économiques totales approchent 320 milliards. Près de trois cinquièmes du dommage n'ont pas d'assureur : ce « déficit de protection », ménages, entreprises et États le paient de leur poche.
Le travail, ensuite, et c'est le canal le plus sous-estimé. La chaleur dégrade la capacité à travailler, dans l'agriculture et le bâtiment d'abord. L'Organisation internationale du travail estime qu'en 2030, le stress thermique coûtera 2,2 % des heures travaillées dans le monde — l'équivalent de 80 millions d'emplois à temps plein. Rapporté à l'équation du chapitre 14, c'est un prélèvement direct sur le facteur travail, et il ne se répartit pas équitablement : il frappe les économies chaudes et pauvres, celles dont la population active croît encore.
La productivité et l'allocation du capital, enfin. L'adaptation — digues, climatisation, réseaux renforcés — est un investissement nécessaire qui n'accroît pas la capacité de production : il la protège. Chaque euro qui y va ne va pas à l'immatériel dont le chapitre 16 a montré qu'il fabrique la PTF de demain. La transition, elle, déplace le capital d'un secteur à l'autre : coûteuse tout de suite, productive peut-être ensuite.
Combien, au total ? Il faut résister à la tentation du chiffre : aucune banque centrale ne publie d'estimation ferme de l'effet du climat sur la croissance potentielle, et le chapitre 15 explique pourquoi — on ne mesure déjà pas bien le potentiel lui-même, dont les révisions égalent la taille. Ce qui existe, ce sont les scénarios du NGFS, conçus non pour prédire mais pour tester la résistance des bilans à plusieurs mondes. La formulation défendable tient en une phrase : le climat est le troisième facteur qui déplace lentement la vitesse de croisière d'une économie, après la démographie et la productivité — avec un signe certain, une ampleur inconnue, et une répartition très inégale entre pays.
Ce que ça change pour un portefeuille
Reste la question de l'investisseur, et elle est plus subtile qu'il n'y paraît. Comment loger un risque à horizon de décennies dans un marché qui vit au trimestre ? C'est, mot pour mot, la tragédie de l'horizon de Carney. La réponse honnête n'est pas un slogan. D'abord, méfiez-vous de l'étiquette « ESG ». Trois chercheurs — Florian Berg, Julian Kölbel et Roberto Rigobon — ont montré, dans une étude au titre parlant, Aggregate Confusion, que les notes ESG des grandes agences sont si divergentes que leur corrélation moyenne n'est que d'environ 0,54 : deux agences peuvent noter la même entreprise à l'opposé. L'« ESG » n'est donc pas une grandeur unique et fiable ; c'est un agrégat flou, et cela fragilise toutes les études qui prétendent en mesurer la performance. De fait, ces performances sont hétérogènes : après un âge d'or, les fonds durables ont connu des sorties de capitaux record — près de 20 milliards de dollars de décollecte nette aux États-Unis en 2024. Mais attention au contresens inverse : la sous-performance de l'ESG en 2022-2023 s'explique surtout par le rebond des énergies fossiles et de la défense après l'invasion de l'Ukraine, et par la hausse des taux — pas par une infériorité structurelle. La méta-analyse la plus large (université de New York, plus de mille études) le confirme. Côté investissement, environ 59 % des travaux concluent à une performance comparable ou supérieure ; le bénéfice se voit surtout sur le long terme, et quand le marché casse.
La conclusion qui suit les faits, sans céder à aucun camp, tient en trois points. D'abord, les risques physique et de transition sont réels, mesurables et déjà à l'œuvre, indépendamment de tout label « vert » : la température, les primes d'assurance, les courbes de coût sont des faits, pas des opinions. Ensuite, les estimations chiffrées du coût macroéconomique sont, elles, fragiles et dispersées — la rétractation de 2025 en est la preuve éclatante ; ne bâtissez pas une décision sur une décimale. Enfin, la transition étant devenue bon marché, le risque et l'opportunité sont les deux faces d'une même bascule. L'investisseur avisé ne parie pas sur une prophétie ; il prépare son portefeuille à un monde où le carbone finira par avoir un prix, où certaines réserves ne se vendront jamais, et où produire de l'énergie propre coûtera moins cher que de la brûler.
À retenir
- Trois risques, pas deux — Carney (2015) : physique (dommages directs), de transition (actifs dévalorisés) et de responsabilité (procès climatiques) — ce dernier presque toujours oublié. « Une fois le climat devenu un enjeu de stabilité financière, il pourrait déjà être trop tard. »
- Le fait physique est solide — 2024 : année la plus chaude, ≈ +1,58 °C vs préindustriel (première année au-dessus de 1,5 °C). Pertes assurées : 137 Md$ en 2024, 5ᵉ année d'affilée au-dessus de 100 (Swiss Re). Les assureurs se retirent (State Farm, Californie).
- Le coût macro est incertain d'un facteur dix — Les fonctions de dommage (Nordhaus, DICE) donnent un « optimum » à ~3,5 °C, déjà au-delà de Paris, et dépendent crucialement du taux d'actualisation (débat Stern-Nordhaus). ⚠️ Le célèbre « −19 % du revenu mondial d'ici 2049 » (Kotz et al., Nature 2024) a été rétracté en décembre 2025 : se défier de tout chiffre unique.
- Le climat est déjà dans les prix — Climateflation, fossilflation, greenflation (Schnabel, BCE, 2022). Actifs échoués : seuls ~20 % des réserves fossiles sont « brûlables » (Carbon Tracker) ; 1 000 à 4 000 Md$ de richesse menacée (Mercure et al.).
- La transition est bon marché — Solaire −90 %, éolien −70 %, batteries −93 % depuis 2010 (IRENA). Le risque de transition a un jumeau : l'opportunité.
- Le canal macro — Le climat déplace la croissance potentielle par trois voies : le capital détruit (137 Md$ assurés en 2024, ~320 Md$ de pertes totales) ; le travail empêché (2,2 % des heures mondiales perdues au stress thermique d'ici 2030, OIT) ; l'investissement détourné vers l'adaptation, qui protège sans accroître la capacité. Signe certain, ampleur inconnue — aucune banque centrale ne chiffre fermement l'effet.
- Pour l'investisseur — L'« ESG » n'est pas une mesure fiable (corrélation des notes ≈ 0,54, Aggregate Confusion). Sa sous-performance 2022-2023 tient au rallye fossile et aux taux, pas à une tare structurelle. Les risques, eux, sont réels quel que soit le label.
La suite du voyage
Depuis le chapitre 9, vous avez accumulé les concepts : le PIB, la croissance réelle, la productivité, la démographie, l'épargne, l'output gap, le climat. Il est temps de mettre les mains dans le cambouis. Car tous ces chiffres dont nous avons parlé — le taux d'épargne, l'output gap, l'anomalie de température, le coût du carbone — ne vivent pas dans les manuels : ils vivent dans des bases de données que vous pouvez consulter vous-même, gratuitement, en quelques clics. Le prochain chapitre est un atelier : « Atelier données : découvrir FRED », le formidable entrepôt de la Réserve fédérale de Saint-Louis. D'ici là, un exercice : cherchez si votre région a connu, ces cinq dernières années, un retrait d'assureurs ou une flambée des primes. Vous saurez alors, mieux que par n'importe quel modèle, à quelle vitesse le risque climatique se transforme en prix.
Sources et références
- Mark Carney, « Breaking the Tragedy of the Horizon – climate change and financial stability », Bank of England, Lloyd's of London, 29 septembre 2015 — les trois risques (physique, responsabilité, transition) et la « tragédie de l'horizon ».
- William D. Nordhaus, « Revisiting the Social Cost of Carbon », PNAS 114(7), 2017 (dommages de 2,1 % à +3 °C, 8,5 % à +6 °C ; coût social ≈ 31 $/tCO₂) ; et « Projections and Uncertainties… », American Economic Journal: Economic Policy 10(3), 2018 (optimum coût-bénéfice ≈ 3,5 °C en 2100). Prix Nobel d'économie 2018.
- Nicholas Stern, The Economics of Climate Change: The Stern Review, 2006 ; W. D. Nordhaus, « A Review of the Stern Review », Journal of Economic Literature 45(3), 2007 — le débat décisif sur le taux d'actualisation.
- Steve Keen, « The appallingly bad neoclassical economics of climate change », Globalizations 18(7), 2021 ; Simon Dietz & Nicholas Stern, Economic Journal 125(583), 2015 (« ~18 °C pour réduire la production de moitié ») ; Robert S. Pindyck, « The Use and Misuse of Models for Climate Policy », Review of Environmental Economics and Policy 11(1), 2017 (les modèles « presque inutiles »).
- Maximilian Kotz, Anders Levermann & Leonie Wenz, « The economic commitment of climate change », Nature 628, 17 avril 2024 — article RÉTRACTÉ. Voir la notice de rétraction : « Retraction Note: The economic commitment of climate change », Nature 648, décembre 2025 ; et les anomalies qui l'ont motivée (données de l'Ouzbékistan), documentées dans « Data anomalies and the economic commitment of climate change », Nature, 2025. Le « −19 % de revenu d'ici 2049 » ne doit pas être présenté comme un fait établi.
- Marshall Burke, Solomon Hsiang & Edward Miguel, « Global non-linear effect of temperature on economic production », Nature 527, 2015 (≈ −23 % de revenu mondial d'ici 2100) ; NGFS, scénarios climatiques Phase V, novembre 2024 (jusqu'à ~30 % de perte de PIB d'ici 2100) ; GIEC, AR6 WGII, 2022 (refus d'un chiffre unique, estimations probablement sous-évaluées).
- Swiss Re Institute, sigma — pertes assurées ≈ 137 Md$ en 2024, 5ᵉ année consécutive au-dessus de 100 Md$ ; Munich Re (via Carney 2015) — triplement des événements et hausse des pertes de ≈ 10 à 50 Md$/an depuis les années 1980. State Farm General (Californie) : arrêt des nouvelles polices (mai 2023), non-renouvellement d'≈ 72 000 contrats (mars 2024).
- Organisation internationale du travail, Working on a Warmer Planet: The Impact of Heat Stress on Labour Productivity and Decent Work, 2019 — 2,2 % des heures travaillées mondiales perdues au stress thermique d'ici 2030, soit l'équivalent de 80 millions d'emplois à temps plein.
- Isabel Schnabel (BCE), « A new age of energy inflation: climateflation, fossilflation and greenflation », 17 mars 2022.
- Carbon Tracker, Unburnable Carbon (2011-2013) ; Christophe McGlade & Paul Ekins, Nature 517, 2015 (« un tiers du pétrole, la moitié du gaz, plus de 80 % du charbon » à laisser sous terre) ; Jean-François Mercure et al., Nature Climate Change 8, 2018 (1 000 à 4 000 Md$ d'actifs échoués).
- International Renewable Energy Agency (IRENA), Renewable Power Generation Costs in 2023 — solaire −90 %, éolien terrestre −70 %, batteries −93 % depuis 2010.
- Florian Berg, Julian F. Kölbel & Roberto Rigobon, « Aggregate Confusion: The Divergence of ESG Ratings », Review of Finance 26, 2022 (corrélation moyenne ≈ 0,54) ; Whelan et al. (NYU Stern, 2021, méta-analyse de 1 141 études). Données de flux : Morningstar (≈ −20 Md$ de décollecte des fonds durables américains en 2024).
- Données des figures : NASA GISTEMP v4 (anomalie de température) ; Swiss Re / Munich Re (pertes assurées) ; IRENA (coûts des renouvelables) ; McGlade & Ekins (2015) et Nordhaus, Burke et al., NGFS pour les estimations de coût — millésime du 16 juillet 2026.