12. Productivité et croissance de long terme : la variable qui décide de tout
· Mis à jour le · 19 min de lecture
« La productivité n'est pas tout, mais à long terme c'est presque tout. La capacité d'un pays à améliorer son niveau de vie dans le temps dépend presque entièrement de sa capacité à augmenter sa production par travailleur. » La phrase est de Paul Krugman, en ouverture du premier chapitre de L'Âge des attentes réduites, en 1990. Deux « presque » en deux lignes : c'est rare chez un économiste, et c'est délibéré. Krugman ne dit pas que la productivité explique tout — les crises, le chômage, l'inflation ont leurs ressorts propres. Il dit que sur l'horizon qui compte pour un épargnant, celui de dix, vingt, trente ans, presque rien d'autre ne compte.
Ce chapitre est celui où la série change d'échelle de temps. Jusqu'ici, nous avons regardé l'économie au trimestre : le PIB qui accélère ou ralentit, le cycle, l'output gap. La productivité, elle, se moque du trimestre. Elle avance par vagues de décennies, elle ne fait quasiment jamais la une, et pourtant c'est elle qui décide si vos enfants vivront deux fois mieux que vous ou à peine mieux. Pour un investisseur, comprendre la productivité, c'est comprendre d'où vient, à la racine, le rendement de long terme des actions — le fil que nous avions tiré au chapitre 11.
Repères — Niveau : Intermédiaire · Prérequis : chapitre 10
À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- distinguer les deux moteurs de la productivité — le capital qu'on empile, les idées qui ne s'usent pas ;
- pourquoi une technologie générale met une génération à payer (la leçon de la dynamo) ;
- pourquoi un demi-point de productivité change une vie, et à qui profitent réellement les gains.
Ce que « productivité » veut dire, et pourquoi c'est de la magie
Commençons par balayer un malentendu. « Être productif », dans le langage courant, évoque quelqu'un qui travaille dur, longtemps. En macroéconomie, c'est presque l'inverse. La productivité du travail, c'est la production par heure travaillée : ce qu'une heure de travail parvient à fabriquer. Elle monte non pas quand on travaille plus, mais quand une même heure produit davantage — grâce à de meilleures machines, une meilleure organisation, un meilleur savoir. La productivité, c'est l'art de récolter plus en semant autant. Et sur ce terrain, le dernier demi-siècle est un prodige : aux États-Unis, la production par heure travaillée a été multipliée par 5,2 entre 1947 et 2025. Autrement dit, ce qu'un travailleur mettait une heure à produire en 1947, il le produit aujourd'hui en onze minutes et demie. Tout le reste du temps — les quarante-huit autres minutes — est du gain net : des biens en plus, des services en plus, du temps libre en plus. C'est là, et nulle part ailleurs, que se cache l'enrichissement des sociétés modernes.

Une courbe qui monte sans presque jamais reculer : c'est la richesse produite par une heure de travail. Tout le niveau de vie moderne est dans cette pente.
Ce chiffre a une chair. Multiplier par cinq la production horaire, ce n'est pas seulement cinq fois plus de biens : c'est le confort domestique généralisé, la médecine moderne, les congés, l'école prolongée, la retraite — tout ce qu'une société ne peut s'offrir que si chaque heure de travail rend davantage. Et le miracle est double, car dans le même temps la durée du travail a baissé : nos grands-parents produisaient moins par heure et faisaient plus d'heures. Le gain de niveau de vie réel est donc encore supérieur à ce que la seule courbe montre. C'est la raison profonde pour laquelle un économiste, sommé de ne retenir qu'un seul chiffre pour juger la santé longue d'un pays, choisirait celui-là.
Reste à distinguer deux moteurs sous le capot. Une heure peut produire plus pour deux raisons. Soit le travailleur dispose de plus de capital — plus de machines, d'ordinateurs, d'usines : c'est l'« approfondissement du capital ». Soit on tire plus de tout, capital et travail confondus, grâce au progrès pur, à l'ingéniosité, à l'organisation : c'est la productivité globale des facteurs, la PTF. La PTF est la part magique, le « résidu » que Robert Solow isola en 1957 : ce que la croissance produit sans qu'on ait ajouté ni bras ni machines. C'est elle, au fond, la mesure de l'intelligence collective d'une économie. Retenez la distinction : on peut faire croître la productivité un temps en empilant du capital, mais seule la PTF fait grandir durablement sans limite. Un exemple éclaire la différence. Donnez à un terrassier une pelle plus grande, puis une pelleteuse : sa production par heure explose — mais c'est de l'approfondissement du capital, et chaque machine supplémentaire finit par rendre un peu moins que la précédente. À l'inverse, quand quelqu'un invente le principe même de l'hydraulique qui rend la pelleteuse possible, ce savoir sert à tous, pour toujours, sans s'user : c'est de la PTF. Le capital a des rendements décroissants ; les idées, non. Voilà pourquoi les pays finissent par se distinguer non par la quantité de leurs machines, mais par la vitalité de leur PTF.

Le capital finit par s'essouffler ; les idées, non — d'où la place à part de la PTF dans tout ce qui suit.
Les vagues — et le trou noir des années 1970
La grande courbe de la productivité, vue de loin, est une pente régulière. Vue de près, elle avance par à-coups, par vagues, et ces vagues racontent une histoire dramatique.

La productivité horaire (bleu) et la PTF (orange) par période. Le « trou noir » de 1973-1995 saute aux yeux : la PTF y tombe à 0,30 % par an.
L'après-guerre fut un âge d'or : de 1948 à 1973, la productivité horaire américaine croît de 2,8 % par an, portée par une PTF de 1,88 %. À ce rythme, le niveau de vie double tous les vingt-cinq ans. Puis, vers 1973, quelque chose se casse : de 1973 à 1995, la productivité tombe à 1,44 % par an, et la PTF, la part magique, s'effondre à 0,30 % — pratiquement zéro. Pendant une génération entière, l'ingéniosité collective semble en panne. Les économistes ont un nom pour ce mystère, le productivity slowdown, le ralentissement de la productivité, et il reste à ce jour l'une des grandes énigmes irrésolues de la discipline. Les suspects ne manquent pas : les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, l'épuisement du rattrapage d'après-guerre, l'arrivée massive de travailleurs moins expérimentés, un ralentissement de l'innovation « profonde ». Aucun n'a d'alibi ; aucun, seul, n'a la carrure du crime — une panne aussi longue, aussi générale, frappant simultanément tous les pays riches. C'est cette simultanéité mondiale qui déroute : quand un mal frappe partout à la fois, c'est qu'il tient à quelque chose de plus profond que les circonstances d'un pays.
Ce qui rend ce trou noir vertigineux, c'est le décor. Les années 1970 et 1980 sont l'aube de l'informatique : le microprocesseur, l'ordinateur personnel, les premiers réseaux. Une révolution technologique en marche — et la productivité qui stagne. C'est le paradoxe qu'a formulé Solow lui-même, dans une recension de 1987 pour le New York Times Book Review, en une phrase devenue légendaire : « On voit l'ère informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité. » L'informatique était visible sur tous les bureaux ; elle était invisible dans les chiffres. Comment est-ce possible ?
La leçon de la dynamo
La réponse la plus profonde est venue d'un historien de l'économie, Paul David, dans un article de 1990 au titre limpide : La dynamo et l'ordinateur. David rappelle un précédent troublant. À la fin du XIXᵉ siècle, une autre technologie miraculeuse était arrivée : l'électricité. La première centrale d'Edison ouvre à New York en 1882, et pourtant, en 1899, l'éclairage électrique n'équipait que 3 % des logements et les moteurs électriques représentaient moins de 5 % de la force motrice des usines. Il a fallu attendre le début des années 1920 — près de quatre décennies après la première centrale — pour que la moitié seulement de la force motrice des usines soit électrifiée. Et c'est seulement là que la productivité a décollé.

Il ne suffit pas d'inventer la machine : il faut refaire l'usine autour d'elle. Ce délai d'une génération est la clé de tout le chapitre.
Pourquoi si lent ? Parce qu'une technologie à usage général ne suffit pas : il faut réinventer autour d'elle. Au début, les usines avaient simplement remplacé leur grande machine à vapeur centrale par un gros moteur électrique unique, entraînant le même fouillis d'arbres de transmission et de courroies. Aucun gain. Le vrai bond est venu quand on a compris qu'on pouvait mettre un petit moteur sur chaque machine — le « moteur unitaire ». Alors, mais alors seulement, on a pu abandonner l'arbre de transmission, construire des usines de plain-pied, réorganiser les flux de production, éclairer et ventiler autrement. Il ne s'agissait plus de brancher une machine : il fallait repenser l'usine entière. Cela prend une génération.
La leçon de David vaut pour l'ordinateur des années 1980 comme, aujourd'hui, pour l'intelligence artificielle : le gain de productivité d'une technologie générale n'arrive pas quand la technologie apparaît, mais quand les organisations se sont refaites autour d'elle. C'est exactement ce qui s'est produit ensuite. De 1995 à 2005, la productivité américaine bondit à 3,0 % par an, PTF à 1,51 % : le paradoxe de Solow se dissout enfin, l'informatique se met à payer, une génération après son arrivée. Gardez cette histoire en tête : c'est la meilleure grille de lecture qui soit pour le débat sur l'IA, celui du chapitre suivant. Car l'embellie fut brève. Dès 2005, rebelote : la productivité retombe à 1,46 % par an sur 2005-2019, PTF à 0,53 %. Un second ralentissement, en pleine explosion des smartphones et d'Internet. Depuis 2019, un frémissement — 2,18 % par an — dont nul ne sait encore s'il est une vraie reprise ou un feu de paille pandémique. Voilà pourquoi la productivité est le grand suspense de l'économie contemporaine.
Et l'Europe ? Ce parcours en a déjà les éléments, et ils vont dans le même sens — en pire. La croissance tendancielle de la zone euro est tombée de 2,7 % à 1,0 % entre 1990 et 2022, et la zone n'a produit que 1,23 % de croissance annuelle sur 2000-2025, 0,94 % par habitant (chapitre 11). Or sa population active ne croît plus, et va se contracter (chapitre 14) : croissance = population active + productivité, et quand le premier terme s'efface, ce qui reste de croissance est, pour l'essentiel, de la productivité. Le ralentissement décrit ici n'est donc pas une singularité américaine. On le mesure sur des chiffres américains parce que les séries longues et homogènes de la Fed et du BLS servent d'étalon à toute la littérature : l'instrument est américain ; le mal, non. L'Europe le vit avec un handicap de plus : le chapitre 16 montrera qu'à taux d'investissement égal, elle met bien moins que l'Amérique dans l'immatériel — brevets, logiciels, recherche —, c'est-à-dire précisément dans ce qui fabrique la PTF de demain.
Pourquoi ça ralentit : trois coupables
Trois explications, non exclusives, dominent le débat — et toutes trois devraient intéresser un investisseur. La première est troublante : les idées deviennent plus difficiles à trouver. C'est le titre, et le résultat, d'un article marquant de Nicholas Bloom, Charles Jones, John Van Reenen et Michael Webb (2020). Leur exemple le plus frappant est la loi de Moore, ce doublement régulier de la densité des puces : pour le maintenir aujourd'hui, il faut plus de dix-huit fois plus de chercheurs qu'au début des années 1970. À l'échelle de toute l'économie américaine, la productivité de la recherche décline d'environ 5,3 % par an — elle est divisée par deux tous les treize ans. Il faut, disent les auteurs, doubler l'effort de recherche tous les treize ans juste pour maintenir la croissance constante. Attention au contresens : cela ne veut pas dire qu'on trouve moins d'idées — on en trouve autant, mais au prix d'armées de chercheurs toujours plus nombreuses. Le puits n'est pas tari ; il est simplement plus profond.

La même quantité de progrès coûte des armées de chercheurs toujours plus grandes : les idées se raréfient à mesure qu'on avance.
La seconde explication est plus vieille et plus élégante. En 1966, William Baumol et William Bowen l'ont baptisée la maladie des coûts. Leur image est restée : jouer un quatuor de Schubert de quarante-cinq minutes exige aujourd'hui exactement ce qu'il exigeait au temps de Schubert — quatre musiciens, environ trois heures de travail humain. Aucun progrès technique n'a jamais réduit ce chiffre, et n'en réduira jamais. La productivité, dans ce quatuor, est bloquée pour toujours. Or si l'industrie voit ses coûts fondre pendant que la musique, l'enseignement, les soins gardent les leurs, alors, mécaniquement, ces services deviennent relativement de plus en plus chers. C'est pourquoi, à mesure qu'une économie s'enrichit et se tertiarise, sa croissance de productivité d'ensemble ralentit : la part des activités « incompressibles » y grossit. Baumol a ajouté, dans un livre tardif (2012), une note d'optimisme qu'on oublie toujours de citer : cette hausse des coûts est soutenable, parce que la richesse générale augmente ; nous pouvons nous payer plus de santé et d'éducation, à condition d'accepter d'y consacrer une part croissante de nos revenus.
Cette maladie des coûts n'est pas une curiosité de salle de concert : c'est l'explication la plus limpide d'un fait qui exaspère chaque ménage. Pourquoi, depuis quarante ans, les téléviseurs et les ordinateurs s'effondrent-ils en prix pendant que l'université, la garde d'enfants, les soins hospitaliers, eux, flambent ? Parce que les premiers sont le royaume de la productivité galopante, et les seconds celui du quatuor de Schubert : des activités où produire exige, incompressiblement, du temps humain. Un professeur ne peut pas enseigner deux fois plus vite ; une infirmière ne peut pas soigner en moitié moins de temps sans que ce soit moins bien soigner. La conséquence est politique autant qu'économique : à mesure qu'une économie mûrit, la part de son revenu happée par ces services « à productivité bloquée » grossit — et avec elle la sensation, trompeuse mais tenace, que « tout augmente ».
La troisième explication est la plus déstabilisante, et le chapitre 6 vous y a préparé : et si le ralentissement était en partie un artefact de mesure ? L'argument est sérieux. Ce qui ne se paie pas se compte mal : les moteurs de recherche, les cartes, les messageries échappent presque entièrement aux comptes nationaux. Les corrections de qualité sur les logiciels et les équipements restent notoirement difficiles. Et le PIB, on l'a vu au chapitre 9, s'arrête à la frontière du marchand. Une production réelle sous-estimée, c'est une productivité sous-estimée.
Mais les tentatives de chiffrage sont allées contre l'intuition. Chad Syverson a testé l'hypothèse de front en 2017 : si le manque à mesurer expliquait le ralentissement, il faudrait qu'il pèse de l'ordre de 2 700 milliards de dollars par an. Or aucun chiffrage des services numériques gratuits n'approche cette somme : on ne comble pas un tel trou avec des cartes et des moteurs de recherche. Et le trou est mal placé : le ralentissement frappe des dizaines de pays, y compris ceux qui consomment peu de numérique, et les technologies de l'information pèsent trop peu dans le PIB pour porter l'écart à elles seules. David Byrne, John Fernald et Marshall Reinsdorf, la même année, concluent de même : la mauvaise mesure est réelle, mais elle ne s'est pas aggravée au moment du ralentissement — et une partie a même joué en sens inverse.
Le verdict est donc nuancé, et il faut le retenir comme tel : le thermomètre est imparfait, mais son imperfection n'explique pas le ralentissement. C'est important pour un investisseur, car cette hypothèse est la plus rassurante des trois — elle laisserait entendre que la richesse est là et qu'on la compte mal. Les données ne l'autorisent pas.
Qui récolte les gains ? (Pas ceux qu'on croit)
Voici le point qui devrait faire réfléchir tout investisseur tenté de « miser sur l'innovation ». Combien, de la valeur créée par une innovation, revient à celui qui l'a inventée — et donc à ses actionnaires ? La réponse a été chiffrée par William Nordhaus, futur prix Nobel, dans une étude de 2004 : en analysant l'économie américaine de 1948 à 2001, il estime que les innovateurs ne captent qu'environ 2,2 % de la valeur sociale totale qu'ils créent (dans une fourchette de 1,3 à 3,3 %). Les 98 % restants s'échappent vers les consommateurs, sous forme de prix plus bas et de produits meilleurs. L'innovation est une fontaine dont l'inventeur ne boit qu'une gorgée ; le reste abreuve tout le monde. C'est une magnifique nouvelle pour la société — et un avertissement pour qui croit qu'il suffit de détenir « les entreprises innovantes » pour capter le progrès. Le progrès, dans sa masse, ne se capture pas : il se dilue dans le niveau de vie général.

Le progrès profite d'abord au consommateur, pas au détenteur du capital. C'est pourquoi la productivité soulève l'indice large plutôt qu'elle ne récompense tel ou tel champion.
Que faire de tout cela, concrètement, quand on place son argent ? Trois idées, qui découlent l'une de l'autre. D'abord, la productivité est la marée, pas le bateau : elle soulève l'ensemble de l'économie, donc l'indice large, plus sûrement que tel ou tel champion — le chiffre de Nordhaus le rappelle, la valeur créée s'évade vers le consommateur bien plus qu'elle ne s'accumule chez l'inventeur. Ensuite, la leçon de la dynamo enseigne la patience : une technologie réelle peut ne rien rapporter pendant une décennie, puis tout changer, si bien que se précipiter sur la promesse coûte souvent cher tandis que l'attendre paie. Enfin, et c'est le lien le plus profond, le suspense de la productivité est le suspense de vos rendements : si la PTF reste engourdie, la croissance tendancielle reste basse, et avec elle — souvenez-vous du chapitre 11 — le taux naturel et le rendement de long terme des actifs. Miser sur les actions à trente ans, c'est, qu'on le veuille ou non, parier sur le retour de la productivité.
Le demi-point qui change une vie
Terminons par où nous avons commencé, avec Krugman. Pourquoi « presque tout » ? Parce que la productivité se compose, et que la composition transforme les petits écarts en gouffres.

Deux économies, un point et demi d'écart de croissance annuelle. Au bout de vingt-cinq ans, l'une est 39 % plus riche que l'autre. C'est tout le drame du ralentissement.
Prenez les deux régimes que nous avons rencontrés : l'âge d'or à 2,8 % par an, le ralentissement à 1,44 %. L'écart paraît anodin — un point et demi. Mais laissez-le courir sur une génération, vingt-cinq ans. L'économie de l'âge d'or multiplie son niveau de vie par 1,99 — il double. Celle du ralentissement le multiplie par 1,43 seulement. Au bout du compte, la première est 39 % plus riche que la seconde. Trente-neuf pour cent : c'est la différence entre une génération qui vit bien mieux que ses parents et une génération qui piétine. C'est le prix, en chair et en revenu, du ralentissement de la productivité. Et c'est pourquoi cette variable qui ne fait jamais la une est, à long terme, la seule qui compte vraiment.
À retenir
- Productivité = production par heure — Pas « travailler plus », mais produire plus par heure. Aux États-Unis, elle a été multipliée par 5,2 depuis 1947 : ce qui prenait 1 heure demande 11 min 30 aujourd'hui. Tout le niveau de vie moderne est là.
- Deux moteurs — L'approfondissement du capital (plus de machines) et la PTF, la productivité globale des facteurs — le progrès pur, le « résidu de Solow ». Seule la PTF fait grandir durablement.
- Les vagues — Âge d'or (1948-73) : 2,8 %/an. Ralentissement (1973-95) : 1,44 %, avec une PTF effondrée à 0,30 %. Boom informatique (1995-2005) : 3,0 %. Second ralentissement depuis 2005.
- Le paradoxe de Solow — « On voit l'ère informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité » (1987). La leçon de la dynamo (Paul David) : une technologie générale ne paie que quand les organisations se refont autour d'elle — une génération plus tard. Grille de lecture directe pour l'IA.
- Pourquoi ça ralentit — Trois suspects : les idées sont plus dures à trouver (Bloom et al. : 18× plus de chercheurs pour tenir la loi de Moore) ; la maladie des coûts de Baumol (le quatuor de Schubert : 3 heures-homme, hier comme aujourd'hui) ; et la mauvaise mesure — hypothèse sérieuse, mais écartée par les chiffrages (Syverson, 2017 : il y manquerait ~2 700 Md$ par an).
- Qui récolte ? — Les innovateurs ne captent qu'environ 2,2 % de la valeur créée (Nordhaus) ; le reste va aux consommateurs. La productivité est une marée qui soulève l'indice, pas une prime pour qui « mise sur l'innovation ».
La suite du voyage
Nous venons de voir que toute technologie générale — l'électricité hier, l'ordinateur avant-hier — met une génération à tenir ses promesses de productivité. La question brûle alors d'elle-même : et l'intelligence artificielle ? Est-elle la dynamo de notre siècle, promise à un décollage différé mais colossal, ou une révolution qui, comme tant d'autres, laissera les statistiques de croissance de marbre ? Faut-il redouter le chômage de masse ou l'espérer comme le signe d'une productivité enfin retrouvée ? C'est tout l'objet du prochain chapitre : « IA, automatisation et productivité ». Une question à se poser d'ici là : quel a été le taux de croissance de la productivité de votre pays sur les dix dernières années ? Eurostat et l'OCDE la publient pays par pays, sous l'intitulé « productivité du travail par heure travaillée ». Vous venez d'apprendre que ce chiffre discret décide, plus que tout autre, du monde dans lequel vous vieillirez.
Sources et références
- Paul Krugman, The Age of Diminished Expectations: U.S. Economic Policy in the 1990s, MIT Press (1re éd. 1990), chapitre premier « Productivity Growth » — « Productivity isn't everything, but in the long run it is almost everything. »
- Robert M. Solow, « We'd Better Watch Out », recension de Manufacturing Matters (Cohen & Zysman), New York Times Book Review, 12 juillet 1987, p. 36 — « You can see the computer age everywhere but in the productivity statistics. »
- Paul A. David, « The Dynamo and the Computer: An Historical Perspective on the Modern Productivity Paradox », American Economic Review 80(2), Papers and Proceedings, mai 1990, p. 355-361 — la diffusion de l'électricité et le rôle décisif du « moteur unitaire » et de la réorganisation des usines.
- William J. Baumol & William G. Bowen, Performing Arts: The Economic Dilemma, The Twentieth Century Fund, 1966, p. 164 — le quatuor de Schubert et la maladie des coûts ; complété par W. J. Baumol, The Cost Disease, Yale University Press, 2012, pour l'argument de soutenabilité.
- Nicholas Bloom, Charles I. Jones, John Van Reenen & Michael Webb, « Are Ideas Getting Harder to Find? », American Economic Review 110(4), avril 2020, p. 1104-1144 — 18× plus de chercheurs pour la loi de Moore ; productivité de la recherche en baisse de 5,3 %/an.
- Chad Syverson, « Challenges to Mismeasurement Explanations for the US Productivity Slowdown », Journal of Economic Perspectives 31(2), 2017, p. 165-186 — les quatre objections à l'hypothèse de mauvaise mesure, dont l'ordre de grandeur manquant (~2 700 Md$/an) ; David M. Byrne, John G. Fernald & Marshall B. Reinsdorf, « Does the United States Have a Productivity Slowdown or a Measurement Problem? », Brookings Papers on Economic Activity, printemps 2016 — la mauvaise mesure existe mais ne s'est pas aggravée avec le ralentissement.
- William D. Nordhaus, « Schumpeterian Profits in the American Economy: Theory and Measurement », NBER Working Paper 10433, avril 2004 — les innovateurs captent ~2,2 % (fourchette 1,3-3,3 %) de la valeur sociale de l'innovation, 1948-2001.
- Données des figures : BLS via FRED — production par heure du secteur privé non agricole (OPHNFB) et productivité globale des facteurs (MFPNFBS) ; taux de croissance annuels moyens calculés par période. Diffusion de l'électricité d'après Paul David (1990) ; loi de Moore d'après Bloom et al. (2020) ; part captée d'après Nordhaus (2004). Millésime du 16 juillet 2026.